R. Languillon : Les fonctions métropolitaines ne sont pas transférables à des villes plus petites

Chercheur chargé de cours à l'Université de Genève, Raphaël Languillon est l'auteur d'un article pour La Fabrique de la Cité : "Renaissance des centres et retour de l’économie en ville : la fin de l’urbanisme fordiste ?". Il a bien voulu répondre à nos questions.


Le débat sur les centres-villes est largement pollué par l’assimilation des petites et moyennes villes aux métropoles et des moyennes générales qui ne reflète pas le fossé qui sépare aujourd’hui les unes des autres. Comment éviter cette confusion permanente ?


Je ne sais pas trop s'il y a confusion. Je pense qu'il y a plutôt deux idéologies, au moins, qui se court-circuitent et qui rendent difficile une posture synthétique : une idéologie pro-métropole qui voit dans la ville petite et moyenne une métropole à taille réduite (ce qu'elles ne sont pas du tout) à leur échelle, et qui pensent les villes petites et moyennes comme des relais complémentaires des métropoles dans leurs territoires ; une idéologie anti-métropoles qui voit dans les villes petites et moyennes des enclaves de résistance du monde d'avant (avant quoi ? la mondialisation ? l'urbanisation généralisée ? l'exode rural ?) et des conservatoires d'un certain rapport au territoire, assez statique et plutôt local. Or, ces deux idéologies, je pense, se trompent.


Les fonctions métropolitaines ne sont pas "déconcentrables" ou transférables à des villes plus petites, tout simplement parce que le fait métropolitain a moins de rapport à la taille démographique qu'à la spécialisation de certaines villes dans des fonctions d'intermédiation très précises qui articulent le local au global (ainsi, Anvers et son marché au diamant est plus métropolisée que Marseille).


A l'opposé, les villes petites et moyennes ont elles aussi beaucoup changé : elles ne sont pas du tout des conservatoires d'un ancien mode de vie ou d'un ancien rapport au territoire. Je pense qu'avant tout, un bon travail épistémologique et définitionnel, complété par un ciblage statistique fin, est essentiel. Eventuellement, un travail de typologie, dans un second temps, pourrait aider à y voir plus clair.  


Si on admet que les grandes villes ne suivent pas la même trajectoire que les moyennes et les petites, quel avenir voyez-vous pour les premières et pour les secondes ?  


J'ai écrit pour La Fabrique de la Cité une note sur les villes moyennes, intitulée "villes moyennes, entre imaginaires et complexité". Le but est de déconstruire les représentations erronées et les discours sur les villes moyennes, et d'en montrer toute la diversité.


Il y a peu de villes moyennes en crise en France. Souvent, les villes moyennes en crise (il serait plus juste de dire "aires urbaines moyennes") appartiennent à des régions elles-mêmes en crise, comme la Lorraine ou les Ardennes : la crise des villes moyennes n'est donc pas une crise de la ville moyenne en soi, mais relève de territoires plus vastes eux-mêmes en crise. Il n'y a ainsi pas de destin de la ville moyenne à être en crise, et souvent l'aire urbaine moyenne est solidaire du développement régional duquel elle procède/dont elle fait partie.


En revanche, il existe presque partout une crise de la centralité au sein des aires urbaines moyennes (et, aussi, de la plupart des grandes villes) : les municipalités centrales en effet ont connu trente ou quarante ans de pertes de populations, d'activités, de financements… Mais cette destruction de richesses a été plus que compensée localement par une création et un report de richesses en périphérie en même temps que s'aménageaient les périphéries. La périphérie urbaine, qui n'existait pas ou peu dans les années 1960, est sortie de terre en quelques décennies, et a mobilisé de grandes quantités d'investissements, publics comme privés : le mouvement a concerné tout type de ville ou d'aire urbaine. Le mouvement n'a pas été entièrement spontané : il a été encouragé, et s'est fait au détriment de la centralité urbaine des municipalités du cœur historique des aires urbaines moyenne (à savoir les villes). L'objet de la note "Vers un retour de l'économie en ville" est justement d'interroger le retournement des politiques publiques et de l'effort public et privé d'investissement dans la fabrique urbaine des périphéries vers les centres (je fais, à ce titre, l'hypothèse que le mouvement des gilets jaunes a été le produit de ce retournement des périphéries vers les centres urbains des stratégies privées mais aussi et surtout des politiques publiques).


La question de l'avenir est difficile. Je ne pense pas que l'on va assister à un décrochage de toutes les aires urbaines petites et moyennes de la dynamique métropolitaine des grandes villes/aires urbaines. Je pense en revanche que l'on va voir se poursuivre des dynamiques régionales contrastées dans lesquelles les villes de régions dynamiques vont poursuivre leur dynamique positive, et les villes des régions à la traine vont voir s'accentuer leurs difficultés. Toutefois, Laurent Davezies a bien mis en lumière la solidarité économique entre région productive et région non-productive par ce qu'il appelle la circulation invisible des richesses. Cette dernière va très certainement se poursuivre et s'accentuer, limitant le décrochage de régions dites non-productives – et donc des villes qui s'y trouvent.


Ce qui m'inquiète est moins la question des villes petites ou moyennes que celle de villes dans des régions déjà en difficulté dans lesquelles on attend un regain de difficultés avec, par exemple, un impact très négatif du vieillissement sur, par exemple, les prix immobiliers. Enfin, concernant les métropoles, on a tort, je pense, de leur prévoir un avenir systématiquement glorieux. Toulouse, par exemple, très marqué par la spécialisation industrielle autour de l'aéronautique, risque de connaître des difficultés, et avec elle l'ensemble de sa région et des villes petites et moyennes où se concentre la sous-traitance : Tarbes, Albi, Castres, Cahors, Montauban, Figeac, Saint-Gaudens… Mais là encore, il s'agit d'une menace régionale, et non seulement urbaine.  


Les analyses du dynamisme urbain ou a contrario de la crise urbaine reposent sur des indicateurs parfois contestables. Quels sont selon vous ceux qui ont le plus de valeur aujourd’hui ?


Je dirais : l'évolution de la démographie sur l'ensemble de l'aire urbaine (solde naturel et solde migratoire) ; l'évolution du nombre d'emplois ; l'évolution des prix immobiliers réels (et non nominaux). Il existe bien d'autres critères évidemment !

Posts récents

Voir tout

© 2023 by Salt & Pepper. Proudly created with Wix.com